Les embouteillages sont un sujet omniprésent en politique. Des ralentissements de circulation se produisent quotidiennement à l’approche du tunnel du Gubrist. On propose souvent comme solution un extension du réseau routier. Mais multiplier les routes ne résout pas forcément le problème de la circulation ; il faut en parallèle proposer des alternatives attractives à la voiture. Ce qui vaut pour la circulation s’applique également à d’autres problèmes de société : une solution simple peut créer de nouveaux problèmes ou passer à côté du véritable problème. Concernant l’interdiction des réseaux sociaux, la question se pose donc également : un accès restreint est-il réellement synonyme d’une meilleure protection ? (KEYSTONE/Michael Buholzer)

Instagram, TikTok, Snapchat, Facebook, YouTube, X, Reddit, Twitch.

Voici quelques-unes des plateformes interdites depuis l’année dernière aux Australiens de moins de 16 ans. Dans un rapport publié par l’Université de Western Sydney, l’Université de technologie du Queensland et l’Université de Canberra, 61 % des jeunes interrogés indiquent toutefois que leur utilisation des réseaux sociaux n’a pas été considérablement réduite. Seuls 25 % des 10-17 ans déclarent être fortement affectés par cette interdiction.

Outre son efficacité, le rapport a également examiné l’impact de l’interdiction sur la consommation d’actualités chez les jeunes. Pour de nombreux jeunes Australiens, les réseaux sociaux constituent la principale source d’information. 51 % des jeunes ayant déclaré être fortement affectés par l’interdiction affirment recevoir désormais moins d’actualités. Cette situation est notamment alarmante car la consommation d’actualités est déjà très limitée et se fait principalement via les réseaux sociaux pour beaucoup d’entre eux. Les auteurs de l’étude estiment que si l’interdiction s’applique comme prévu à l’ensemble des jeunes, la consommation d’actualités et l’intérêt pour celles-ci diminueront également de manière drastique.

D’autres études indiquent également qu’une interdiction à elle seule ne suffit pas. Une étude publiée dans la revue spécialisée BMJ souligne que l’interdiction n’a pas entraîné de baisse notable de l’utilisation des réseaux sociaux chez les adolescents australiens au cours des trois premiers mois. Les auteurs soulignent toutefois qu’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives et qu’une étude à long terme est déjà en cours.

L’Australie apporte ainsi un premier éclairage sur une question qui préoccupe désormais également l’Europe : une interdiction peut-elle réellement protéger les enfants et les adolescents – et quels en sont les effets secondaires ?

Entre interdiction et réglementation

La France souhaite être le premier pays d’Europe à suivre l’exemple de l’Australie, mais se heurte à des obstacles dans la mise en œuvre d’une interdiction des réseaux sociaux. En juillet 2026, le Parlement français a adopté un projet de loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans. La loi aurait dû entrer en vigueur dès le 1er septembre de cette année. Ce projet a toutefois été bloqué par le Conseil constitutionnel. La violation de la liberté d’expression est invoquée comme motif. La Cour a fait savoir que l’accès aux réseaux sociaux pour L’accès des mineurs devrait en principe être restreint. Toutefois, une interdiction totale, sans distinction entre les plateformes et les risques spécifiques à chacune d’entre elles, ainsi que le mépris de la situation individuelle des mineurs, serait disproportionnée.

Lorsque l’on débat d’une interdiction des réseaux sociaux, la question de la protection des données est généralement abordée. Pour empêcher les jeunes de s’inscrire sur ces plateformes, une vérification des données personnelles doit avoir lieu. Dans la plupart des cas, cela se ferait au moyen d’une carte d’identité ou d’un document similaire. C’est également l’un des motifs invoqués par la Cour constitutionnelle pour rejeter cette proposition : tous les utilisateurs auraient dû prouver leur âge, ce qui constituerait une atteinte majeure à la vie privée, pour laquelle il n’existe encore aucune base légale.

Une interdiction soulève donc non seulement des questions sociétales, mais aussi des questions juridiques.

D’autres pays européens travaillent également sur des projets de loi visant à interdire les réseaux sociaux. C’est le cas, par exemple, de l’Autriche. Dans ce pays, une interdiction visant les moins de 14 ans est à l’étude. Si la loi entrait effectivement en vigueur, les mécanismes seraient similaires à ceux en vigueur en Australie : les plateformes devraient s’assurer qu’aucun mineur de moins de 14 ans n’ouvre de compte, sous peine de lourdes amendes.

L’UE souhaite elle aussi renforcer la protection des jeunes face aux grandes plateformes technologiques. Plutôt que d’opter pour une interdiction, la Commission européenne plaide toutefois en faveur d’une réglementation plus stricte, qui devra être mise en œuvre directement par les grandes plateformes. La loi sur les services numériques (Digital Services Act) est en vigueur depuis 2022. L’objectif principal de ce règlement est d’accroître la transparence et la responsabilité des grandes plateformes numériques telles que TikTok, Google, Instagram, etc. Il s’agit notamment de permettre un signalement plus rapide des contenus illicites afin d’empêcher leur diffusion.

La réponse suisse

Le Conseil fédéral souhaite lui aussi renforcer la réglementation des entreprises « Big Tech » en Suisse. La « loi sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche » servira de base à cette réglementation. Cette loi exige que les utilisatrices et utilisateurs puissent signaler plus facilement les contenus présumés illicites, qu’un représentant légal soit établi en Suisse et que les plateformes accordent aux instituts de recherche l’accès à leurs données. La consultation à ce sujet s’est achevée fin février.

Les organisations de protection de l’enfance ont vivement critiqué cette proposition : selon elles, les mesures prévues ne sont pas assez concrètes et la sécurité des enfants sur Internet n’est pratiquement pas abordée.

Les associations de protection de l’enfance ont vivement critiqué cette proposition : selon elles, les mesures prévues manquent de concret et la sécurité des enfants sur Internet n’est pratiquement pas abordée.

Si la loi ne prévoit pas d’interdiction des réseaux sociaux, celle-ci fait en revanche l’objet d’un débat public d’autant plus intense. 84 % de la population serait favorable à une interdiction pour les moins de 16 ans. C’est ce que révèle le «Cybersorgenmonitor 2026». Les opinions de la population, des responsables politiques et des experts divergent ainsi nettement. Dans une prise de position publiée l’année dernière, la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ) se prononce contre une interdiction générale. Elle propose plutôt des mesures plus nuancées et plaide également en faveur d’une réglementation plus stricte des plateformes en ligne. D’autres voix comparent les réseaux sociaux à l’alcool ou au tabac. Pour ces deux substances addictives, on a longtemps ignoré leurs effets précis, notamment chez les jeunes. Il existe désormais un consensus social selon lequel les mineurs doivent être protégés contre les conséquences sur la santé – par exemple grâce à des limites d’âge et des restrictions de vente.

Contrairement au tabac et à l’alcool, il est plus difficile, dans le cas des réseaux sociaux, de déterminer quels dommages résultent réellement d’une consommation excessive. La recherche n’a pas encore établi clairement si et comment l’utilisation des réseaux sociaux a un impact concret sur la santé mentale.

Mieux vaut prévenir que guérir ?

Il est difficile de déterminer l’influence réelle des réseaux sociaux sur le psychisme. Il existe toute une série de conséquences négatives sur la santé qui sont corrélées à l’utilisation des réseaux sociaux. Il est toutefois difficile de déterminer s’il existe un lien de causalité, car de nombreux facteurs différents peuvent jouer un rôle dans les troubles psychiques ou le stress. On se demande souvent, par exemple, si les adolescents déjà fortement affectés sur le plan psychique utilisent davantage les réseaux sociaux en raison de cet état, ou si ce sont les réseaux sociaux qui ont déclenché ce stress psychique.

Dans le document de réflexion intitulé « Les réseaux sociaux et la santé mentale des enfants et des adolescents » publié par l’Académie nationale des sciences Leopoldina (Halle, Allemagne), les auteurs se prononcent en faveur du principe de précaution (Precautionary Principle) dans le débat sur les réseaux sociaux. Ce principe stipule qu’il faut agir dès qu’il existe un soupçon fondé de préjudice grave, même si les preuves scientifiques ne sont pas encore complètes.

Les jeunes doivent être protégés. La plupart des gens s’accordent sur ce point. Il reste toutefois à déterminer à quoi ressemblera une protection efficace en matière de réseaux sociaux. Les premiers résultats provenant d’Australie indiquent toutefois qu’une interdiction à elle seule ne résout pas tous les problèmes – et peut même en créer de nouveaux.

Se contenter d’éloigner les jeunes des réseaux sociaux pourrait donc s’avérer insuffisant. Ils doivent également apprendre à évoluer en toute sécurité et en toute autonomie dans le monde numérique : savoir contextualiser les contenus, identifier les risques et adopter une attitude critique face à l’information. Peut-être faudrait-il donc, outre des règles applicables aux plateformes, renforcer les compétences médiatiques de leurs utilisateurs.

Un « permis de conduire des réseaux sociaux » pourrait constituer une approche dans ce sens. Chez UseTheNews, nous avons déjà développé, en collaboration avec la plateforme d’apprentissage en ligne Evulpo, un cours de « premiers secours » en matière de compétence médiatique. Car peut-être que, en fin de compte, la protection des jeunes ne repose pas uniquement sur des interdictions, mais aussi sur l’autonomie.

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